Notre histoire

Il y a une femme que la mode a cessé de regarder

Elle avait cinquante-deux ans.

Elle est entrée dans une boutique, un samedi, avec sa fille. La vendeuse l'a saluée poliment. Puis elle s'est tournée vers sa fille, et c'est à elle qu'elle a parlé pendant vingt minutes.

Ma grand-mère m'a raconté ce moment une seule fois. Elle ne l'a plus jamais mentionné.

Mais elle s'en souvenait. Je le sais, parce que quand elle me l'a raconté, elle a baissé la voix comme on le fait pour les choses dont on a encore un peu honte.

C'est ce jour-là, disait-elle, qu'elle a compris qu'elle était devenue invisible.

Le petit atelier de la rue de Bellefond

Hortense avait appris à coudre chez sa mère, dans une pièce trop petite où le tissu s'empilait sur les chaises et sur le lit.

En 1961, elle a ouvert son propre atelier, rue de Bellefond, dans le neuvième. Rien de grand. Une vitrine, deux fauteuils, une machine, et une lampe qu'elle laissait allumée tard.

Elle ne faisait pas de la mode. Elle faisait des vêtements pour des femmes qu'elle appelait par leur prénom.

Des femmes qui travaillaient. Qui élevaient des enfants. Qui n'avaient ni le temps ni l'envie de se battre avec une fermeture éclair dans le dos.

Elle prenait leurs mesures. Elle écoutait, surtout. Et elle disait toujours la même chose :

« Ce n'est pas vous qui devez rentrer dans le vêtement. C'est le vêtement qui doit vous aller. »

Ce que ma mère a vu disparaître

Ma mère a grandi dans cet atelier. Elle faisait ses devoirs assise sur des coupons de soie, sous la table de coupe.

Quand elle a repris la boutique, la mode avait changé. Tout allait plus vite, tout coûtait moins cher, tout durait moins longtemps. Et les collections, saison après saison, s'adressaient à des femmes de plus en plus jeunes.

Elle a vu ses clientes vieillir et disparaître des vitrines. Pas de la vie. Des vitrines.

Elle m'a dit un jour, en pliant une robe que personne n'avait achetée :

« Elles ne sont pas devenues moins belles. On a simplement arrêté de les habiller. »

Les carnets

Hortense est morte un mois de février. J'avais onze ans. Je me souviens surtout du silence dans l'atelier, et de la lampe que plus personne n'éteignait parce que plus personne n'y pensait.

Elle n'a pas laissé grand-chose. Une machine. Deux fauteuils fatigués. Et sept carnets de mesures, remplis de sa petite écriture serrée.

Ligne après ligne, prénom après prénom. Marguerite. Solange. Odette. Des tours de taille, des longueurs de manche, et parfois, dans la marge, une note qui n'avait rien à voir avec la couture. A perdu son mari ce printemps. Ne pas mettre de noir.

Elle ne notait pas des tailles. Elle notait des femmes.

Sur la première page du premier carnet, elle avait écrit une seule phrase :

« L'élégance, ce n'est pas d'être regardée. C'est de ne plus avoir à y penser. »

J'ai mis quarante ans à comprendre ce qu'elle voulait dire.

Pourquoi Maison Cerisay existe aujourd'hui

Je m'appelle Delphine. Je suis la troisième.

Je n'ai pas rouvert l'atelier de la rue de Bellefond. Le quartier a changé, les loyers aussi, et je crois qu'elle aurait trouvé absurde de payer une vitrine devant laquelle plus personne ne s'arrête.

Alors je fais autrement.

Maison Cerisay vit en ligne, et je choisis chaque pièce comme elle le faisait : en pensant à une femme précise. Pas à une cible. Pas à une tranche d'âge. À une femme.

Une femme de quarante-cinq, cinquante, soixante ans. Qui a une vie, un corps, une histoire, et souvent trois choses à faire avant midi.

Qui veut être élégante sans devoir se déguiser. Confortable sans devoir renoncer.

Et qui aimerait, une fois, entrer quelque part et que ce soit à elle qu'on parle.

Ce que nous promettons

Des coupes qui tombent. Pas de tailles qui serrent au mauvais endroit. Pas de tissus qui marquent. Des vêtements qui suivent le corps au lieu de lui donner des ordres.

Des matières que l'on garde. Nous préférons une pièce portée cent fois à dix pièces portées trois fois.

Aucune leçon. Nous ne cherchons pas à vous transformer, à vous rajeunir, ni à vous corriger.

Vous n'avez rien à corriger.

Une dernière chose

Les carnets sont dans un tiroir, à côté de mon bureau. Je les ouvre plus souvent que je ne devrais.

Pas pour les mesures. Elles ne servent plus à rien.

Pour la marge.

Delphine
Maison Cerisay